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Les débuts de Saint-Lambert : Récit tiré des mémoires de Daisy Wickham (1881-1980)

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Quand nous étions petits mais que nous habitions toujours à Montréal, ma mère [Mary Ann Swift Wickham] nous emmenait à St-Lambert l’été quand nous étions malades. Elle prenait une chambre dans une auberge au bord du fleuve tenue par les Irving et connue sous le nom d’Hôtel Irving. C’était un relais routier à cette époque, où les fermiers qui s’en allaient au marché de la ville par le traversier ou le pont de glace s’arrêtaient pour se reposer. L’air de St-Lambert avait la réputation de guérir le « mal d’été », une diarrhée responsable d’un haut taux de mortalité infantile à cette époque. On emmenait le malade sur l’eau. Toutefois, le lait frais qui y était accessible jouait sans doute un plus grand rôle dans l’amélioration de son état, car la réfrigération était rare et la stérilisation, inexistante, jadis…

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Les Swift [la famille de ma mère] vivaient en ville mais, comme bien des Anglais, ils rêvaient de vivre à la campagne. C’est donc ma mère qui a insisté auprès de mon père [Patrick Martin Wickham] pour déménager à St-Lambert… C’était une toute petite ville, alors, dans la paroisse de Longueuil… Nous, mes parents, mon frère Tom et moi, sommes partis de la rue Ste-Elizabeth à Montréal pour St-Lambert en mai 1883. J’avais 18 mois…

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Wickham houseNotre première habitation à St-Lambert était une petite maison… baptisée « Ste-Dymphna », sur la rue Prince-Arthur [à ce moment-là]. Il n’y avait pas de médecin à St-Lambert. La seule aide que recevait ma mère [pour accoucher] était celle d’une sage-femme qui se nommait madame Brady. Mon père était parti en laissant son frère John avec elle, un jeune tuberculeux de 17 ans. La nuit du 27 janvier 1885 était froide. Ma mère s’est réveillée en sachant qu’il était l’heure. « John, John », a-t-elle appelé, « va vite chercher madame Brady ». Lorsqu’il est enfin revenu avec la sage-femme, ma mère lui a dit « Regardez sous la couverture ». Un gros bébé en pleine santé y était couché…

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Nous sommes tous nés en hiver et, selon la règle chrétienne de l’époque, avons tous été emmenés à Longueuil trois jours après pour être baptisés. Et pourtant, les prêtres français étaient parfois mécontents de ce retard. Trois milles en traîneau, dans la neige épaisse, c’était amusant pour les frères et sœurs, mais pour les parents, c’était un supplice…

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Le lait nous était livré par un vieil homme, Toussaint Trudeau, qui le transvidait de son gros bidon dans la jarre de maman. Ses fils, Freddy et Lidule, nous conduisaient en traîneau ou en wagon. Ils amenaient papa et maman à la messe à Longueuil toutes les deux semaines, l’été en carriole et l’hiver dans un traîneau rouge recouvert de peaux de bison, souvent dans la neige épaisse qui tapissait une route peu utilisée. St-Lambert faisait alors partie de cette paroisse [St-Antoine de Longueuil] et il n’y avait pas d’église plus proche. En fin de compte, irrités par le temps et l’argent qu’aller à la messe exigeait, trouvant le trajet trop difficile en hiver tandis que les enfants s’additionnaient, ils n’y sont plus allés durant deux ans, sauf à Pâques. Cela ne plaisait pas à ma pieuse de mère… Elle incita donc mon père à aller voir l’évêque à Montréal pour lui demander la messe à St-Lambert…

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Comme les routes étaient lourdement enneigées l’hiver et non pavées l’été, la nouvelle maison sur l’avenue Victoria [aujourd’hui le 652] a été construite plus près du chemin de fer pour faciliter le transport. Néanmoins, lorsque le temps le permettait, mon père traversait avec d’autres hommes par le chemin tracé sur la glace jusqu’à la ville. Ils suivaient les petits pins coupés, plantés le long du parcours pour le délimiter. La route de glace devenait dangereuse à l’approche du printemps alors que la glace ramollissait…

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Patrick Martin Wickham and his family.Peu après, l’avenue Victoria a été éclairée par des réverbères. Au crépuscule, nous les enfants, nous regardions monsieur Boileau, l’allumeur de réverbères, avec sa bouteille d’huile et son échelle, grimper pour les allumer. Notre maison aussi était éclairée par des lampes à huile. À l’âge de 13 ans, j’ai été chargée de m’en occuper. Cette tâche me prenait une heure par jour, et malheur à moi si elles fumaient ou flambaient !

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Lors des grosses tempêtes de neige, nous étions pratiquement ensevelis. Un matin, mon père arriva de voyage et ma mère lui lança une pelle de la porte pour qu’il puisse se pelleter un chemin. Parfois, elle n’avait pas de bois de chauffage coupé et offrait un repas aux nécessiteux qui passaient en échange de leur travail. Un jour, elle a demandé au chef de gare, un dénommé Weston, de lui envoyer quelqu’un. Le lendemain au réveil, elle entendit du bruit et, regardant dehors, elle vit qu’il était venu lui-même s’en occuper. Des années plus tard, elle se rappelait encore sa bonté…

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Jolie et timide, ma mère était nerveuse en présence des vagabonds et des colporteurs. Ces derniers, principalement des Syriens et des Juifs polonais, déposaient leurs sacs à la porte de devant tandis que les premiers venaient demander de la nourriture par la porte de derrière. C’était la récession. Rien de grave n’est arrivé, mais une fois un colporteur bruyant s’est mis à crier. «Chuut, chuut! », a fait ma mère, « mon bébé dort ».

Une autre fois, un autre vendeur est entré dans la maison sans y être invité, alors que ma mère était en haut. Elle a dévalé les marches devant lui jusqu’à la porte et, l’ouvrant, elle a crié « Dehors! Dehors! ». Pourquoi avait-elle laissé la porte déverrouillée alors qu’elle était seule, je ne sais pas, mais l’homme à l’ours qui danse nous a tous fait bien rire…

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Paul Wickham (my grandfather) and his sister DaisyLe printemps provoquait les débâcles et les cris. « La glace bouge! », et nous nous précipitions vers la berge. C’était vraiment quelque chose à voir. Puis, suivaient les inondations. La dernière dont je me souviens, en 1902, est montée jusqu’à l’église. C’était le dimanche après Pâques. Nous avons dû marcher sur des planches pour atteindre l’église. Lors d’une inondation précédente, en 1887, l’eau a atteint la moitié des champs derrière la maison. Un certain monsieur Cook et sa femme sont allés en barque aussi loin qu’ils pouvaient de leur maison au fleuve, ont trouvé refuge auprès de mes parents et y sont restés jusqu’à ce que ce soit fini… Mon père était maire à cette époque [en 1901]. Il était responsable de la construction du mur de soutènement…

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Ma mère a toujours fait un petit jardin, peu importe l’espace qu’elle avait. Lorsqu’elle avait rencontré mon père « il ne distinguait pas les plantes et le chiendent », même si son père à lui avait été fermier en Irlande. Elle lui a enseigné le jardinage et l’a amené à passer leur vie loin de la ville [à St-Lambert]. Malgré des années difficiles, ma mère m’a dit, à la fin de sa vie, qu’elle ne l’avait jamais regretté…

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Leslie Farfan a grandi à Saint-Lambert et y réside toujours. Elle est l’arrière-petite-fille du maire P. M. Whickham. Florence (Daisy) Whickham était sa grand-tante. Avec sa permission, nous reproduisons ici des extraits des mémoires de Daisy. Ces passages sont tirés des récits publiés de « Daisy Wickham’s Notes », soigneusement retranscrits, colligés, complétés et réorganisés par Kevin Michael Keough avec l’aide de sa mère Mary Lillian Keough, en 2003. Kevin Keough est l’arrière-petit-fils de l’ancien maire de St-Lambert P. M. Wickham. Daisy Wickham était sa grand-tante.