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Blacks Don’t Bowl (Extrait de la pièce)

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Notes du dramaturge

Le titre de ma pièce peut être interprété comme un énoncé de fait, une injonction explicite ou une question implicite. Mais quelle que soit votre interprétation du titre, la pièce est destinée à servir de base à un dialogue entre vous et les autres, mais également avec vous-même. En écrivant cette pièce, je souhaitais encourager les personnes de couleur noire à examiner certaines composantes de leur condition. L’identité définit l’individu, mais elle le limite également. Il n’est pas toujours facile de faire la part des choses — je dirais même impossible, à moins d’avoir la volonté de questionner ce que l’on tient pour acquis. J’espère que ma pièce vous en fournira l’occasion.

Blacks Don't Bowl
Samedi matin. Forum de la communauté noire. Frank est debout sur l’estrade.

FRANK :
Merci beaucoup Florence. Merci de vos bons mots à mon égard et merci de votre discours d’ouverture si instructif. À titre de présidente du conseil d’administration de la Ligue des Noirs de Montréal, vos remarques concernant la situation actuelle sont à la fois opportunes et cruciales. Mais avant tout, j’aimerais vous remercier tous de votre présence parmi nous. J’aperçois ici de nombreux visages : certains me sont familiers, d’autres pas. Je vois Carlin, Gwen et Thomas — des personnes qui ont apporté une contribution essentielle à notre communauté. Et bien sûr, j’aperçois ma charmante femme Dorothy. Mais surtout, je vois les visages de nos jeunes, qui nous permettent d’espérer en l’avenir et d’espérer que notre passé ne sera jamais oublié. Je souhaite à tous la bienvenue à ce premier Forum de la communauté noire; j’ai failli dire à ce « premier Forum annuel de la communauté noire ». Mais cela nous porterait à croire que nous sommes condamnés à tenter de changer, éternellement et inutilement, notre condition actuelle.

Si j’avais le moindrement envisagé cette possibilité, je n’aurais jamais investi tant de temps et d’efforts à organiser cet événement. Tout peut changer. Chaque article à l’ordre du jour du week-end est important. J’ai récemment appris quelque chose dont je dois vous faire part. Je crois que cette information permettra d’éclaircir tout ce qui se dira au cours des deux prochains jours.

Les outrages, les difficultés et les abus, dont ont souffert notre communauté et les Noirs de tous les pays, sont dus à bien des causes et ils ont de nombreuses origines. Mais j’ai bien peur que l’une des principales raisons de notre condition repose sur notre identité, celle que nous avons nous-mêmes établie et celle qu’ont établie les autres. Vous avez tous vu des films de cow-boys où les bons portent un chapeau blanc et les méchants, un chapeau noir. Dans les dessins animés, Blanche-Neige est un symbole parfait de pureté et de bonté, mais elle est bernée par une méchante reine aux idées noires. On parle d’humour noir, de magie noire, d’un Lundi noir, de liste noire, de bête noire, de peste noire.

Et ce ne sont que quelques exemples. Depuis longtemps, le noir est associé à tout ce qui est mauvais, sale et maléfique. Le noir est le revers de la médaille, ce qu’il faut éviter ou encore mépriser. Le noir est mauvais, et par conséquent, si vous êtes noir, vous êtes mauvais; et si vous êtes mauvais, il vous est plus facile de faire le mal, et plus facile pour les autres de vous faire du mal. La Genèse dit : « Au commencement était le Verbe ». C’est vrai. Mais il est aussi vrai de dire qu’ultimement, il y a l’image. La signification du mot « noir » est négative, et nous ne pouvons plus nous permettre de véhiculer cette image. Son utilisation continuelle pour nous identifier perpétuera les mauvais traitements à notre égard, à l’intérieur comme à l’extérieur de notre communauté.

Il s’éloigne du lutrin.

Oprah Winfrey est une femme qui jouit d’un énorme succès. C’est une femme très riche. Dans le milieu du spectacle, elle est la personnalité qui gagne le plus d’argent aux États-Unis. Pourquoi? Parce qu’elle a réussi à se vendre en tant que femme, non pas en tant que femme noire, mais en tant que femme. Quand vous la voyez, vous ne pensez pas à sa négritude, mais à sa personnalité. Certains surnomment même Chicago, Oprahville.

Il se dirige vers l’assistance.

Je vois que plusieurs d’entre vous froncent les sourcils et se trémoussent sur leur chaise. Je comprends, mais j’ai autre chose à vous dire et je le ferai sous forme de requête. N’écartez pas du revers de la main ce que je viens de vous dire. Je vous demande d’y réfléchir juste au cas où j’aurais raison. Et si j’ai raison, faites une chose pour moi — non — pas pour moi, mais pour vous, pour nous tous : cessez d’utiliser le terme « noir » pour vous identifier. Ce terme ne me décrit pas; il ne vous décrit pas. Au lieu d’employer le mot noir, je propose humblement de le remplacer par la couleur de Dieu. Oui. La couleur de Dieu. Parce qu’elle décrit ce que nous sommes véritablement, et qu’elle nous appartient légitimement. Allez-y, riez et huez si le cœur vous en dit. Le Forum de la communauté de la couleur de Dieu. Je pense que ça sonne juste. De toute façon, j’ai dit ce que j’avais à dire. Merci de m’avoir écouté.