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Grandir Noire à Montréal

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Je ne me souviens pas des couteaux, mais les odeurs sont encore très fraîches et elles font partie de mes souvenirs. Être Noire et grandir dans la Petite Bourgogne : Ai je grandi Noire, ou ai je grandi et ensuite suis je devenue Noire? À quel moment tout cela a t il commencé? Mes expériences vécues en tant que Noire sont intimement liées à mon sentiment d’appartenance à la communauté.

Je vivais dans une communauté multiethnique où ma famille partageait la rue avec des familles chinoises et françaises. À deux pas de là se trouvait un tout autre monde. Il se constituait de voisins italiens vivant dans leur propre enclave d’où se dégageaient des effluves de vin, d’épices et d’autres herbes que je ne réussis toujours pas à nommer.

Suis je devenue Noire au cours de ces étés passés dans les rues si chaudes que nous essayions d’y faire cuire des œufs? Ou serait ce plutôt lorsque les mots « négro » ou « négresse », prononcés sur des tons sarcastiques et cinglants, se faisaient entendre? Était ce « noir » de sauter sur mon vélo usagé et de me tenir aux murs jusqu’à ce que je sois capable de pédaler deux mètres sans tomber? Était ce « noir » de se rendre au dispensaire avec une bouteille et une pièce de 25 cents afin de rapporter suffisamment d’huile pour remplir le réservoir? (Tout le monde chauffait à l’huile non?) Peut être les jeux de cache cache dans le quartier avec mes amis, peu importe leur couleur de peau, étaient ce qui constituait ma jeunesse noire. Il y avait, dans toutes les cours et dans toutes les ruelles, des recoins où se cacher. Ou bien était ce de savoir instinctivement, tacitement, quelles maisons et quelles cours éviter, car nous savions que ceux de notre « sorte » n’y étaient pas les bienvenus.

Malgré ses secteurs interdits, le district de la Petite Bourgogne représentait notre « chez nous ». Lorsqu’enfants nous jouions, nous protégions notre quartier des méchants imaginaires. Puis parfois, dans les rues, nous le protégions de vrais ennemis. Voilà peut être la raison pour laquelle nous nous étions rassemblés, brandissant balais, bâtons et poings, d’un côté du canal de Lachine afin d’empêcher une « gang » d’enfants de Pointe Saint Charles de traverser le pont. Nous nous protégions mutuellement dans les rues, car nous savions très bien qu’au premier cri ou bruit, de nombreuses têtes d’adultes apparaîtraient dans les fenêtres ou sur les seuils des portes. Même lorsque nous voulions faire des mauvais coups, nous ne pouvions échapper bien longtemps au regard des adultes.

Ce sentiment partagé d’appartenance communautaire présentait également des côtés négatifs. Les aînés s’attendaient au respect et à la reconnaissance de notre part. Ils connaissaient possiblement votre mère, vos grands parents ou encore vos oncles : « Tu n’as pas salué M. ou Mme Untel. Ils m’ont dit à quel point tu as été impolie en passant près d’eux sans dire bonjour. Que je ne t’y reprenne pas. »

Grandir en tant qu’enfants noirs nous plaçait dans une classe à part à l’école également. Les enseignants nous donnaient parfois l’impression que notre éducation était une perte totale de leur temps. Les enseignants suppléants et les stagiaires de l’université agissaient de la même manière. Il n’était pas rare de les entendre nous dire qu’ils avaient hérité de « l’affectation d’enfer », car leur stage les avait menés vers notre école. Peut être avaient ils peur? Par contre, je ne me rappelle pas d’avoir vu des couteaux.

Je sais dorénavant ce que notre école représentait pour eux, ce n’est plus un mystère. Ces enseignants ne me voyaient pas. J’étais « négro ». J’étais Noire, donc assurément « un problème ». Peut être que je correspondais à une aberration dans la courbe d’apprentissage. Comment était il possible, en cinquième année, que je saisisse le sens du roman 1984 de Orwell? Après tout, nos résultats de tests de Q.I. ne représentaient ils pas des aberrations culturelles? C’est ce qu’affirmaient leurs livres.

Nos classes étaient parfois constituées à 50 % d’élèves noirs. Pourquoi est ce que je ne remarquais cela que lorsqu’on prenait la photo de classe annuelle? La récréation au primaire n’était pas toujours un champ de bataille raciale. Bien sûr, il y avait des prises de bec occasionnelles, mais n’était ce pas parce que certains enfants venaient d’une autre partie de notre « chez nous », du mauvais côté de la rue ou de l’ouest de notre quartier? Ils vivaient à deux coins de rue et pourtant j’étais certaine qu’ils n’étaient pas comme nous. « Ils ne comprennent pas… » Voilà un refrain familier de mes souvenirs. Tous ces conflits devaient ils existés simplement parce que je grandissais dans une communauté noire?

Malgré le fait que je grandissais en tant que jeune fille noire, je savais que j’avais du pouvoir. De nombreuses forces me soutenaient, je n’étais pas une enfant sans espoir. Ma mère croyait en moi et elle m’encourageait. J’étais l’aînée de ses filles. Ainsi, n’était il pas tout à fait normal qu’elle puisse compter sur moi? Lorsque ma mère était absente, la responsabilité de la maisonnée était lourde à porter, mais elle était également très formatrice. Croyez moi, des petits frères ça forme le caractère.

La religion aussi formait le caractère. Pour autant que nos tresses étiraient notre cuir chevelu et que des rubans ou des attaches pastel les décoraient de façon symétrique, nous pouvions nous présenter à l’église, à n’importe quelle église. Être Noire signifiait que l’on pouvait assister aux services des Églises anglicanes, catholiques, Gospel Hall, Unies ou d’autres missions non confessionnelles. Il était permis d’alterner si nous étions assez discrets. Vous savez, certaines personnes n’aimaient pas beaucoup notre « sorte ».

C’est ce sentiment de différence, mêlé au besoin d’une véritable appartenance, qui remplissait les salles du Centre communautaire des Noirs, situé plus loin sur la rue. Après l’école ou même les samedis, grâce à cet édifice, nous chargions nos horaires de cours de cuisine, de travail du bois, d’artisanat, de sports, de jeux, de piano, de ballet, de séances de majorettes, de danse à claquettes et de fanfare. Personne n’avait dit que ces activités étaient réservées aux Noirs. Notre communauté a donc pris de l’expansion en acceptant tous les enfants du quartier, les amis qui venaient passer la fin de semaine, les enfants noirs de Verdun, de Saint Henri, du Mile End, de Châteauguay, de Notre Dame de Grâce ou de Côte des Neiges. Grâce aux conseils du personnel du centre et des aînés autour de nous, nous étions souvent mis au défi de faire de notre mieux et d’affronter les obstacles de la vie. Par contre, nous n’étions pas dupes, nos rêves avaient des limites, ou enfin c’est ce que nous croyions.

J’ai grandi à une époque où les Noirs de Montréal regardaient vers le sud et osaient également rêver qu’un réel changement était imminent, mais quand se produirait il? Pour certains impatients, l’attente était intolérable et ils ont laissé tomber la bataille. En ce qui concerne le reste, nombreux d’entre eux étaient satisfaits de vivre une petite vie tranquille. Une faible minorité souhaitait grimper de plus en plus haut, repousser les limites, être les premiers à obtenir un diplôme universitaire et aller au delà d’être le premier de la famille à obtenir une maîtrise. Nous étions de la génération chanceuse, qui n’est plus obligée de quitter la ville pour s’éduquer comme ont dû le faire certains de nos parents. Nous représentions une génération privilégiée parce qu’en tant que diplômés nous pouvions nous attendre à plus qu’un simple travail de domestique ou de porteur.

Grâce aux efforts et aux sacrifices de nos parents, ma génération a poursuivi sa route, sachant que des changements se préparaient. Nous avons été témoins des « premiers de Montréal » : le premier policier noir, le premier juge noir, le premier député noir, le premier MAN noir, le premier membre de la communauté noire à Rideau Hall et maintenant, au sud, le premier homme Afro Américain à résider au 1600, Pennsylvania Avenue.