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Le dessous d’un tableau

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« Il y a des années qui font surgir des questions, et d’autres qui y répondent. » – Zora Hurston

larger_Braganza The Harvest No. 2.jpgEn 2008, avec à peine trois semaines pour préparer mon discours de remerciement pour la cérémonie de la Montréalaise de l’année, j’ai été soudain confrontée à moi-même. « Qui suis-je? » « Pourquoi? » et « Comment? ». Des questions provocantes en effet, surtout pour la première femme indienne à mériter cet honneur du Conseil des Femmes de Montréal (établi en 1893). Avant, j’avais l’habitude de me voir telle que l’on me percevait ou que l’on s’attendait à me voir. Cette fois, il s’agissait d’une aventure périlleuse qui allait me plonger dans le passé.

Je suis née à Bombay en Inde, et j’ai grandi à Lahore au Pakistan. Mon nom, Braganza, est portugais, car mes ancêtres étaient de Goa, un état situé sur la côte ouest de l’Inde et occupé par les Portugais durant 400 ans. À l’origine, nous étions hindouistes, mais notre nom et notre religion nous ont été imposés par les colonisateurs portugais.

Mon père était propriétaire de l’Hôtel Braganza, situé en face de la gare, un monument historique de Lahore. Durant la partition de 1947, notre hôtel est devenu le quartier général de la Ligue musulmane et de l’armée britannique, toutes deux impliquées dans le transfert des pouvoirs. Durant des jours, hindouistes et sikhs se sont cachés dans l’hôtel et ils étaient massacrés dès qu’ils mettaient le pied dehors. Mes parents, traumatisés par ce qu’ils ont vu, ont refusé d’en parler pendant des dizaines d’années.

Durant mon enfance, j’ai été exposée aux extrêmes : aux personnes suffisamment riches pour venir à l’hôtel et à celles qui mendiaient juste à l’extérieur de la grille de fer. Quand j’avais six ans, je voyais une vieille femme assise sur la route, qui me souriait à mon retour de l’école. Je me demandais comment cette femme, qui n’avait rien, était capable de sourire. Puis un jour, elle était couchée là, recroquevillée. Les gens s’étaient rassemblés autour d’elle et la contemplaient. Moi aussi. Elle était morte. Pendant longtemps, personne n’est venu ramasser son corps. Et le sourire auquel je m’étais habituée au retour de l’école avait disparu à jamais.

En grandissant, je demeurais timide et très réservée avec mes compagnes de classe musulmanes. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré de garçons musulmans et, même si j’avais un frère, je n’ai jamais rencontré ses amis. J’ai fréquenté un couvent dirigé par des religieuses belges, et plus tard un collège de jeunes filles dirigé par des missionnaires américaines. À l’école, on ne me demandait jamais mon opinion sur quoi que ce soit. Jamais. Nous apprenions les textes des manuels scolaires par cœur. Plus nous parvenions à reproduire le texte fidèlement, plus nos notes étaient hautes. C’était la même chose à la maison. Personne ne me demandait mon opinion. Je me contentais d’obéir et de suivre les instructions à la lettre.

Durant les années 1960, j’ai eu la chance d’étudier les langues à Rome, puis à Londres, où j’ai également étudié la musique classique à Trinity College. À ma grande stupéfaction, les jeunes que je rencontrais remettaient tout en question. Mais quand on s’adressait à moi, je ne savais trop quoi dire. Je n’avais aucune opinion sur quoi que ce soit puisque, jusqu’à ce jour, les livres et mes aînés s’étaient chargés de parler à ma place.

larger_Braganza003.jpgOn me demande souvent ce qui m’a incitée à venir à Montréal. En vérité, j’ai suivi une personne que j’avais rencontrée à Londres. Comme dans la plupart des histoires qui finissent bien, je suis arrivée trop tard pour cimenter notre idylle! Plutôt que de retourner à Londres ou en Inde, j’ai décidé d’explorer le Nouveau Monde. Décrocher un travail à Air Canada durant ma première semaine, au 37e étage de la Place Ville-Marie, a fait toute la différence. Je n’étais jamais entrée dans un immeuble de plus de quatre étages. Je me retrouvais soudainement au ciel. Je pouvais danser avec les flocons de neige, me fondre dans les nuages, sentir le vent tourbillonner. Et c’est ainsi qu’a commencé ma passion pour Montréal.

Je suis restée dans une auberge pour jeunes filles sur la rue Laurier, dirigée par des religieuses. Dans la caféteria, je rencontrais d’autres jeunes femmes en provenance de pays dont je n’avais jamais entendu parler, toutes embarquées dans une aventure similaire à la mienne. Pendant que nous nous racontions nos histoires, je dessinais des portraits au pastel de ces femmes et je jouais du piano tandis qu’elles chantaient. C’était durant les jours magiques de l’Expo 67 du maire Jean Drapeau, je me pâmais devant Pierre Elliott Trudeau, je suivais des cours de sculpture à l’École des Beaux-Arts et je passais mes week-ends à arpenter les rues du Vieux-Montréal pour les reproduire sur mes toiles. Tout dans cette ville me charmait : ses rues, le Mont Royal, ses affiches en français, la façon qu’a la ville de changer de couleur avec les saisons et surtout la stupéfaction des gens de m’entendre parler français. Je comprenais à quel point la langue était et continue d’être un outil puissant de dialogue et de compréhension.

larger_Braganza001.jpgDurant les expositions de groupes, la couleur de ma peau déclenchait des discussions animées sur les origines et les cultures. J’ai commencé à réévaluer mon identité en tant que femme indienne. Toutefois, sur ma palette, ma gamme de couleurs était considérée comme criarde, car les artistes canadiens utilisaient des tons doux et saturés. Dans une tentative désespérée de me conformer, j’ai ajusté mes couleurs. J’ai vendu deux peintures 25 $ chacune lors d’une exposition d’œuvres d’art durant Expo 67. « Vous les avez vendues uniquement parce qu’elles étaient bon marché », m’a dit brusquement un homme qui exposait au même endroit. Sans me laisser décourager, j’ai fait le tour des galeries du Vieux-Montréal où je me sentais comme un perroquet exotique parmi des moineaux. On me répondait platement que mes peintures n’étaient pas assez « canadiennes ».

Vers la fin des années 1970, mon mariage m’a menée jusqu’au lac Saint-Jean, où l’anglais était non existant sauf dans des ghettos comme Arvida, où nous vivions. Non loin de là, à Jonquière, l’art avait une place de choix dans un milieu culturel bien vivant. Le Centre culturel m’a invitée à faire des expositions solo et à enseigner l’impression batik. J’étais régulièrement interviewée à la radio, à la télévision et par les journaux francophones. Je ne menaçais aucunement la culture locale.

larger_Braganza Snowbound - 2002_0.jpgDe retour avec nos trois fils dans la banlieue du vaste territoire montréalais, notre famille a souffert de racisme, ce qui a déclenché en moi un sentiment d’inaptitude. Puis, il y a eu mon divorce, et les défis associés à une nouvelle vie. J’ai suivi une formation en affirmation de soi destinée aux femmes, où j’ai bénéficié du réconfort et du soutien d’autres femmes. L’animatrice nous a demandé d’établir une liste d’antidotes à la honte. J’ai mis sur papier mes forces : le piano, la poésie et la peinture. J’ai commencé à me réapproprier ma culture indienne. À l’image d’une tempête tropicale en train de se former, cette jeune fille timide, qui n’osait jamais parler, s’est sentie galvanisée pour devenir une femme qui n’avait plus peur de dire ce qu’elle pensait à voix haute. Elle était loin de se douter qu’elle allait devoir rallier toutes ses forces pour combattre un cancer imminent, le myélome multiple, qui allait broyer sa colonne vertébrale.

Nous sommes en 2010, et je dis à la blague que cela fait longtemps que j’ai été « détrônée » de mon titre de « Montréalaise de l’année », mais la couronne a laissé son empreinte. Je suis profondément marquée par la vie urbaine, par Montréal, une ville cosmopolite, vaste, complexe et politique. Je suis engagée en tant qu’artiste, pianiste, écrivaine, femme poète, activiste des droits des femmes, bouddhiste, cinéphile, conférencière, survivante du cancer et philanthrope. Je suis une mère et une récente belle-mère. Je suis également une amie. Je suis fière de proclamer que je suis Québécoise, mais plus fière encore d’être une Montréalaise.

larger_Braganza FARINE 5 ROSES BEST.jpglarger_Braganza Hotel Painting 2004.jpgJ’ai besoin de tout ça et de bien plus encore pour survivre. J’entrevois l’avenir avec optimisme.

Cheryl Braganza
Montréal, le 21 mars 2010
www.cherylbraganza.com